J'arrêtai vivement le mécanisme, une fois le fameux express parti vers sa lointaine destination. Puis je rajustai mon imperméable et mon chapeau, l'air de rien, reculant dans l'ombre pour ne pas trop attirer l'attention ; sans que je sache pourquoi, quelque chose me disait que la soirée ne serait pas ce qu'elle aurait dû être, et l'arrivée de l'hydravion long-courrier semblait de plus en plus tenir de la chimère... Il était déjà 21 heures, et pas trace de l'appareil ni de personne pour l'accueillir d'ailleurs, moi mis à part. Soudain, j'entendis un bruit de moteur ; pas celui que j'attendais, plutôt celui d'une camionette qui se garait derrière le hangar marqué du sceau de l'American International Mailing Company. Les mains dans les poches, mes pieds labourant les flaques, je me hâtai vers le bruit rassurant de présence humaine ; mais, comme j'allais atteindre l'angle du mur, des éclats de voix suivis d'un "plouf" me firent tomber en arrêt. Un bruit de lutte, manifestement. Dans quelle sombre histoire allais-je donc me jeter...
Finalement, en entendant la camionette redémarrer, je me décidai à franchir le coin du hangar. J'eus à peine le temps d'apercevoir le véhicule disparaître dans l'obscurité ; une Dodge break arborant un logo souligné d'un slogan : "Café Blanc du Nicaragua"...
J'étais là, perplexe, me demandant si j'avais rêvé cette mystérieuse altercation dont nulle trace ne subsistait lorsque surgit, tout près de moi, une sorte de gargouillis suivi d'un clapotement. Surpris, je baissai les yeux ; je me trouvais alors au bord du quai, à quelques centimètres de l'eau noire. Et là, je vis...une main.
Une main, qui sortait de l'eau comme un périscope et battait sporadiquement la surface à la manière d'un musicien frappant sur un tambourin. Je regardai ce spectacle étrange, interloqué ; puis me vint l'idée de réagir, et je m'agenouillai précipitemment pour attraper cette main qui, déjà, ne s'agitait presque plus. Il me fallut la force de mes deux bras pour sortir de l'eau, en plus du membre que j'avais saisi, tout un individu ligoté dans un imperméable, avec aux pieds un énorme sac de toile que je hissai à grand peine avec le corps sur le béton du quai...
L'homme se mit à cracher de l'eau, prouvant ainsi qu'il n'était pas mort. Agenouillé près de lui, je m'inquiétai :
"Vous...vous allez bien ?
-Euh...oui, je crois ; si vous pouviez avoir l'amabilité de détacher ce sac de briques de mes chevilles...merci"
Il lui fallut encore quelques minutes pour se reprendre et pouvoir se lever ; puis il alla ramasser un chapeau qui flottait près du quai, et s'en coiffa avant de se retourner vers moi :
"Bonsoir ; je me présente : Dan Hunter, détective privé".