Lucinda déposa sur le bar transparent deux tasses fumantes en face d'Hunter et moi ; tandis que le détective y trempait ses lèvres, je remuai avec suspicion ma cuillère dans ce qui ressemblait fort à du lait chaud, mais avec cependant une réelle odeur de café.
Je touillais cela distraitement dans ma tasse, hypnotisé par les yeux de verre du caïman qui se prélassait en-dessous comme s'il n'attendait qu'un moment d'inattention pour pour me happer la main...
"Vous ne buvez pas ?, s'enquit Hunter, me regardant curieusement en avalant sa dernière gorgée.
-Euh...si ; c'est-à-dire que...je n'ai encore jamais goûté ce truc...
-Je vous comprends, s'esclaffa-t-il ; cette chose ressemble à tout sauf à du café, à première vue. Mais ça n'est pas mauvais du tout, je vous assure, et on n'en meurt pas. Pas de celui servi ici, en tout cas; non, franchement, vous devriez y goûter..."
Je m'exécutai donc, surtout pour ne pas paraître froussard ; en fait il avait raison, cela ressemblait assez au goût d'un café-crème classique, mais avec un petit quelque chose en plus : un arrière-goût de noisette, ou quelque chose comme ça.
"Remarquez, reprit Hunter après un rapide regard en arrière, tandis que je reposais ma tasse vide ; vous n'avez pas tort de vous méfier. Mais si ce breuvage fait des victimes, ce n'est pas avec le contenu de cette tasse, loin de là...
Je ne pus m'empêcher de repenser à la camionnette que j'avais vu disparaître juste avant de le "rencontrer". Etait-ce de cela qu'il voulait parler ? Je décidai de ne pas l'interrompre, et il poursuivit :
-Je sais d'ailleurs parfaitement qui est derrière la tentative d'assassinat dont j'ai réchappé grâce à vous, mais...
Il se retourna une nouvelle fois pour scruter l'ombre avec insistance.
-...mais nous en reparlerons plus tard. Ailleurs, si vous voyez ce que je veux dire..."
Instinctivement, je cherchai des yeux Lucinda, la serveuse ; je finis par la découvrir à l'autre bout du bar, essuyant des verres, apparemment dans la plus profonde indifférence. Rassuré sur ce point, je me retournai vers mon nouvel ami ; celui-ci fourragea dans ses poches et sortit une poignée de pièces dégoulinantes, dont il soustrait le prix de nos deux cafés. Ayant déposé la monnaie ruisselante d'eau sur le bar, il me regarda en clignant de l'oeil :
"En plus des briques, ces imbéciles ont bourré mes poches de petite monnaie, pour lester ; et en plus, ils payent mes notes de bar ! Ils ne manquent ni d'humour ni de pognon, mes ennemis ; vous ne trouvez pas ?"
Je ne sus qu'hocher la tête, perplexe devant la légèreté avec laquelle il semblait envisager tout ça. Que diable, il avait bien failli y passer ; et il s'en souciait visiblement autant que de sa dernière chaussette sale...