Hunter tira les rideaux de la petite fenêtre, et attira vers le milieu de la pièce l'unique chaise pour que je puisse m'asseoir. Lui-même s'assit en tailleur sur le lit, déboutonna son imperméable et posa son chapeau sur l'oreiller.
L'histoire qu'il me conta devait par la suite, et pour un moment, se mélanger dans ma tête pour former un magma incohérent d'évènements saugrenus. Cependant, à la lueur de ce qui s'est passé ensuite, j'arrive encore à rassembler quelques pièces du puzzle, les principales, donnant à peu près ce qui suit.
Vers la fin de la guerre avaient débarqué dans un village égaré du Nicaragua une poignée d'individus originaires d'Europe ; autrement dit, d'Allemagne ou d'Autriche, on ne savait pas trop. Mais ils avaient les cheveux blonds et un accent à couper au hachoir dans leur espagnol laborieux. Abondamment pourvus de fonds, ils s'étaient procurés une place au soleil occupée par une petite exploitation agricole où ils avaient, pour faire bonne mesure, fait pousser du café ; mais la nature (la leur) reprenant le dessus, en procédant à de méticuleuses sélections génétiques, ils avaient développé toutes sortes de variétés très pures (bien entendu) qu'on aurait pu qualifier d'exotiques s'il ne s'agissait pas déjà du Nicaragua. Et tout naturellement l'espèce du café blanc avait vu le jour dans le laboratoire installé dans la cave de leur exploitation.
La graine en elle-même arborait une belle couleur café-au-lait, pour faire bonne figure ; mais il s'agissait uniquement d'une coloration superficielle, et le café une fois moulu avait l'aspect d'une poudre à la blancheur parfaite, odorante et vaporeuse. Après avoir essayé de vendre des sacs de leur café en grain (sans succès à cause de l'aspect dénaturé du produit ; d'aucuns disaient qu'il avait le teint du cultivateur...), ils eurent finalement l'idée géniale qui devait mener aux plus intéressants développements de cette histoire.
Je ne sais plus si c'est juste avant ou bien juste après leur échec commercial qu'ils prirent contact avec le cartel Nicaraguayen. Ou bien ils furent contactés par lui, peu importe en définitive. En tout cas, c'est à ce moment que les Allemands (appelons-les ainsi) saisirent tout l'intérêt de commercialiser leur café moulu sous forme d'une poudre blanche à l'aspect rien moins qu'équivoque. Commercialiser, mais aussi et surtout...exporter.
"Comme vous vous en doutez, intervint Hunter à cette étape du récit, c'est surtout ça qui intéressait le cartel : l'export. Un peu de marketting, et hop ! nos compatriotes s'arrachaient le produit et multipliaient les commandes. Des structures de commerces furent mises en place, des facilités d'échange... Et voilà : à partir de ce moment arrivèrent régulièrement chez nous des myriades de caisses remplies de ce qui, officiellement, était du café ; mais je ne pense pas vous surprendre en ajoutant que d'autres types de poudres y sont facilement substitués. J'en ai la preuve, je vous ferai voir ça des que nous en auront le temps..."
Pour clôturer ce petit discours, il sortit un petit sachet et versa un peu de poudre dans sa main ; puis il souffla, dans un mouvement tournant, et disparut complètement dans un épais nuage blanc...