L'Affaire "Jack-Erreur"... (1ère partie)
Quand nous arrivâmes devant le restaurant, il faisait nuit noire. Sous un néon vert en forme de dragon nous descendîmes trois marches et poussâmes pour entrer la porte battante, équipée d'un hublot rond d'où filtrait la lumière jaune de l'entrée. Là, une nouvelle porte battante nous attendait, sans hublot cette fois. Nous entrâmes...
Il régnait dans l'établissement une pénombre inhabituelle, en même temps que d'étranges odeurs d'épices et de poisson, avec un je-ne-sais-quoi de plantes aromatiques. Des îlots de fleurs exotiques poussaient un peu partout, dissimulant dans leur feuillage des lampes rouges ou bleues ; entre ces îlots, des tables s'éparpillaient, peu nombreuses. Au centre de celles-ci, un globe lumineux répandait une lumière blanche tout juste suffisante pour lire les menus disposés sur les assiettes, que décoraient des serviettes soigneusement et artistiquement pliées. Près de l'entrée, une masse sombre d'où parvenait une sorte de bouillonnement continu ; tout en bas, une vitre haute de dix centimètres environ en faisait le tour, laissant voir une eau turquoise comme éclairée de l'intérieur, sans doute par des spots étanches, parcourue de milliers de petites bulles. On aurait dit une sorte d'aquarium décoratif, qui répandait au niveau du sol une clarté pâle et tremblotante.
Vêtu de noir, un serveur asiatique apparut tout à coup près de nous ; avare de paroles, après de brèves salutations, il nous conduisit à une table réservée par avance, ayant même l'obligeance de rajouter un couvert à mon intention.
"Vous avez les menus, ajouta-t-il obséquieusement ; choisissez vos poissons et je reviendrai ensuite".
Puis il s'éclipsa, disparaissant mystérieusement dans les profondeurs de l'obscurité. Hunter et moi nous regardâmes un moment, après avoir détaillé chacun une longue liste de poissons aux noms inconnus. J'eus bientôt l'impression que, comme moi, il se demandait un peu ce que nous faisions là.
"C'est vous qui avez choisi cet endroit ?, demandai-je.
-Non, dit-il, piteusement, c'est mon informateur...
-Il a de drôles de goûts, votre type. Et...c'est normal qu'il ne soit pas encore là ?
Hunter eut une moue perplexe :
-Je pensais qu'il nous attendrait déjà ; mais il a dû être retardé..."
Je remarquai son manque total de conviction tandis qu'il replongeait le nez dans son menu (qu'il aurait tout aussi bien pu tenir à l'envers).
Au bout d'une heure, nous commençâmes à nous inquiéter. Et puis...il régnait une musique d'ambiance des plus étranges qui, allez savoir pourquoi, se mettait à nous taper sur les nerfs. Tout à coup, ce fut plus fort que moi : je me levai et remis mon manteau. Sans un mot, Hunter en fit autant, et nous nous précipitâmes vers la sortie. Comme nous allions franchir la porte, il s'arrêta pourtant brutalement, comme pris d'un doute, et me saisit par le bras ; puis, revenant en arrière, il approcha une chaise, grimpa dessus et se pencha sur le haut de l'aquarium géant. Je fis de même : il était là. L'informateur. L'indic. Sous l'eau turquoise. A faire ses confidences à des poissons exotiques au milieu d'une nuée de petites bulles, depuis plus d'une heure. En pure perte...
Vos Annotations