DES REQUINS DANS LA FORêT NOIRE... (2ème partie)
Après les rues ensoleillées de Managua, pleines de cris et de chauffards, de bruits et d'autochtones dépenaillés, cette route qui tranchait tout droit au travers de la jungle me semblait l'endroit le plus désertique et le plus sombre qu'on puisse trouver sur cette planète. La radio (qui de toute façon ne captait plus rien) s'était tue dans un ultime cahot, nous laissant seuls dans l'habitacle surchauffé de la camionnette. Celle-ci, bravement, tenait le coup et nous épargnait les pannes à répétition...pour l'instant. Hunter et moi conduisions en alternance pour ne pas fatiguer ; après une partie du trajet particulièrement calme je lui avais donc rendu le volant. Renonçant à somnoler sur mon siège aux ressorts grinçants, je sortis le bras par la portière. Le cri que je poussai en touchant la carrosserie brûlante fit rire Dan à côté de moi.
« Oh, je vous en prie, hein ; ça aurait pu vous arriver aussi...
_Hem...oui, je présume, mon vieux. Mais c'est sur vous que c'est tombé ; c'est tout ».
Je me cantonnai dans un silence maussade ; mais ma vengeance ne tarda guère, me persuadant de l'existence en ce monde d'une forme de justice immanente. A la suite d'un choc dû au plus gros nid-de-poule de la journée, le moteur se mit à tousser et de la vapeur monta du capot de plus en plus abondamment.
« Et voilà, regardez ce que vous avez fait !
_Je voudrais vous y voir, hé ! Je n'y suis pour rien, moi, c'est ce trou sur la route qui...
_Oui, oui... En attendant, vous bousillez ma bagnole.
_Hein ?
_C'est moi qui l'ai payée, je vous le rappelle ».
Au lieu de me répondre vertement, Hunter lança un juron ; la puissance du moteur chutait d'un coup, et la camionnette s'arrêtait maintenant dans un nuage de vapeur brûlante. Nous étions trop atterrés pour reprendre notre altercation ; une seule question s'imposait : qu'allions-nous devenir ?
Comme nous émergions de notre stupeur, le nuage provenant du radiateur se dissipait lentement. J'allais ouvrir ma portière pour aller voir sous le capot, quand une main me saisit le bras ; et j'entendis la voix surprise d'Hunter :
« Regardez... »
Une baraque de bois apparaissait sur le bord de la route, cachée jusque là par la végétation luxuriante et la fumée du moteur. Sous les branchages épais apparaissaient des panneaux multicolores aux enseignes diverses : rafraîchissements, essence... On distinguait aussi, sur le côté, une espèce de hangar encombrés de matériel rouillé, bref, ce qui dans la région pouvait s'appeler...un garage.
« Non, dis-je, ce n'est pas possible...
_Je vous pince, si vous voulez...
_Non, merci... J'ai bien envie d'y croire, finalement ».
Je sortis de la voiture et, avec Hunter sur les talons, avançai vers la porte grande ouverte du bâtiment providentiel ; une sorte de natte la fermait, simplement. A l'intérieur, nous découvrîmes une sorte de bar, sans aucun consommateur évidemment. Un petit vieux dormait sur le comptoir, dans une pénombre presque fraîche au vu de la température qui régnait dehors (et surtout dans la camionnette)...
« Bonjour... Excusez-nous pour le dérangement, dis-je ; mais...nous sommes en panne, et...
_Pas de problème, lâcha le vieux en espagnol, en s'éveillant d'un coup. Asseyez-vous.
_Mais...
_Pas de problème, pas de problème ! Miguelito va s'occuper de votre voiture, c'est un très bon mécanicien, asseyez-vous... Je vous sers à boire, n'est-ce pas ? »
Nous aurions difficilement pu prétendre ne pas avoir soif... Le vieil homme disparut dans l'arrière boutique en appelant Miguelito ; il reparut bientôt avec deux bouteilles qu'il déposa devant nous. Elles étaient glacées... Je regardai quand même avec suspicion le liquide qu'elles contenaient et qui ne me disait rien ; Hunter renifla le goulot de celle qui trônait devant lui, puis sans attendre en avala une bonne gorgée. Ensuite, avec un soupir d'aise il se laissa tomber sur un tabouret, en poussant vers moi la seconde bouteille :
« Buvez ; c'est extrêmement rafraîchissant, ce truc
_Qu'est-ce que c'est ? demandai-je en saisissant l'objet sur lequel le givre commençait à fondre. Dan cligna de l'œil et sourit d'un air bête :
_Café blanc du Nicaragua. Glacé. Vous allez adorer... »
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