CAFé, POUDRE AUX YEUX ET CENDRES DE CIGARES... (1ère partie)
En coulisse, une poignée de minutes avant de monter sur scène, Attorius Kay regardait les autres membres du groupe s'échauffer calmement. Ray Onobersky tenait son violon calé contre son cou, en exécutant du bras qui portait l'archet des mouvements vastes et incongrus, fort dangereux pour son entourage immédiat. Le guitariste Dom Kennitt tapotait doucement le corps de son instrument : Paolo Anunzio, pianiste, en était réduit à balader ses doigts en l'air, assis sur une petite chaise tandis que son piano l'attendait derrière le rideau...
Attorius pour sa part se bornait à onduler lentement, comme s'il dansait avec le saxophone qu'il tenait précautionneusement entre ses mains. Il ne jouait que rarement avec un groupe de cette ampleur ; habituellement il écumait les petites scènes de bars, avec son ami Anunzio au piano. Cela ne lui rapportait pas grand-chose, alors il ne se foulait pas tellement ; mais dans de telles circonstances il pouvait généralement boire gratis, et prêter l'oreille à pas mal de ragots de comptoir. L'oreille ; c'était avec cet organe-là qu'il gagnait réellement sa vie. Il n'avait pas l'oreille absolue, non ; mais son audition rien moins qu'honnête lui suffisait amplement pour remplir ses fonctions annexes d'indic' de la Police, dans les bas-fonds sonores de la ville.
Si le saxophoniste manquait un peu d'assurance, s'il tremblait un peu ce soir-là derrière son sax' en coulisses et ondulait des jambes, ce n'était pas vraiment parce que l'exercice du jeu dans un groupe à part entière plutôt qu'en duo, face à un public averti plutôt que devant cinq ou six insomniaques imbibés d'alcool (dans le meilleur des cas), l'angoissait ; il jouait depuis quinze jours avec cette bande d'allumés qui se faisaient appeler "Les Cigares Funky" (Funky Cigar's sur les affiches). Son jeu tenait parfaitement la route, et il n'avait déjà plus à faire ses preuves. Non, ce qui le mettait dans cet état, c'était la présence supposée, devinée, idéalisée dans la salle d'une certaine jeune femme qu'il s'était permis d'inviter. En réalité, Maggie Garland ne lui avait pas fait savoir si elle prenait l'invitation au sérieux mais il ne doutait pas qu'elle viendrait. Dans son esprit, un billet signé Attorius Kay se devait d'être irrésistible : un nom de vieux jazzman noir (ce qu'il n'était pas), un côté artistique et branché qui ne pouvait que séduire une jeune fille moderne (à son avis), et la caution d'une boîte comme l'Apollo-Jazz - en fait, son seul argument valable - voilà qui avait dû faire son petit effet dans l'esprit de la demoiselle, dans le petit appartement derrière la boutique de vêtements...
L'épisode du salon de thé remontait alors à plus de 15 jours ; Kay s'était dès le début senti pris d'un subit intérêt, tout professionnel (évidemment), pour Maggie Garland. Mais si elle avait la bonne idée de ne pas venir accompagnée de sa vieille tante, le saxophoniste entrevoyait tout un tas de possibilités beaucoup plus attrayantes. Cette idée fit naître de subtils changements dans le mouvement de ses doigts sur le corps cuivré du saxophone avec lequel il dansait à présent, tout en douceur, un slow tout à fait suggestif. A coup sûr, il envisageait avec plaisir et, pourquoi pas, volupté la perspective de soutirer à la jeune femme un tant soit peu d'information sur l'étrange assemblée qui réunissait périodiquement, chez un certain Joseph Rebbenkohl, des personnages aussi divers qu'un serveur asiatique, une barmaid noire et une jeune fille aux airs respectables qui lui faisait déjà voir, dans ses rêves, quelques brûlants instants de paradis dans les plis de sa robe sombre...
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