UN FOND DE CAFé FROID... (3ème partie)
Attorius Kay émergea dans une chambre d'hôpital, lumineuse et blanche. Etrangement, il n'avait pas l'impression d'arriver au Paradis mais d'en revenir ; il remontait en fait d'un long rêve psychédélique et se trouvait tout à coup de retour sur Terre, avec ce qui s'annonçait fâcheusement comme la plus retentissante des gueules de bois... Il fut tenté de prendre pour un ange la femme en blanc qui s'affairait près de lui ; un brusque éclair de lucidité le fit opter pour une infirmière - ce qu'elle n'était pas, mais sa vue encore trouble ne lui permettait pas de s'en rendre compte. Ce qu'il pouvait distinguer semblait prometteur : des hanches rebondies, et une poitrine qui visiblement ne demandait qu'à s'échapper de l'uniforme blanc serré à la taille, un vrai fantasme, à vous faire regretter d'être dans un lit d'hôpital pour une raison vraiment sérieuse...
« Oh, vous...vous êtes réveillé ?! »
La femme de ménage, s'apercevant qu'il était réveillé, s'en fut aussitôt dans un horrible bruit de chariot à roulettes. La tête du jeune saxophoniste retomba lourdement sur l'oreiller ; pourquoi ce genre de choses n'arrivait-il qu'à lui ? Sitôt apparues, d'exquises silhouettes féminines s'évanouissaient et lui échappaient définitivement sans qu'il puisse seulement essayer de s'interposer. Ça ne ratait jamais ; derniers exemples en date, cette créature paradisiaque, et puis juste avant, Maggie Garland. Maggie... Il bondit soudain, se retrouvant assis dans son lit en pyjama rayé d'hôpital ; que lui était-il donc arrivé ? Il se souvenait vaguement de l'Apollo-Jazz, du verre qu'il avait pris au bar ; il revoyait la jeune femme, il se rappelait comment ils s'étaient rapprochés dans la salle un peu sombre, et puis ses avances qu'elle n'avait pas repoussé...et crac ! Plus rien. Le noir total. Ou plutôt, une sorte de flou artistique qui virait rapidement à l'obscurité complète ; ses derniers souvenirs tanguaient sauvagement, lui donnant le tournis rétrospectivement : il distinguait un cou parfait, des cheveux magnifiques et enfin son visage ovale et sensuel qui le regardait avec une drôle d'expression, tout en devenant lointain, lointain... Il se sentit sombrer de nouveau au milieu des draps du lit.
Tous les bruits de l'hôpital semblaient à présent venir résonner dans sa tête et il ferma désespérément les yeux, les mains sur les oreilles. Puis émergea du chaos un crescendo de claquements de talons sur le carrelage, qui prit fin juste devant sa porte : ce devait être l'infirmière. Le saxophoniste ôta ses mains de ses oreilles en entendant la porte s'ouvrir ; mais il s'enfouit précipitamment la tête sous l'oreiller quand une horrible voix de crécelle franchit d'un coup l'espace en lui vrillant les tympans :
« Tiens, vous voilà, vous ! Bien dormi, Monsieur l'artiste ? Oh, ne répondez pas, j'en ai vu passer d'autres comme vous. Tenez, je vous mets sur la table de chevet un verre d'eau, avec un cachet qui devrait vous aider à revenir peu à peu parmi nous. »
Attorius ressortit prudemment de sous l'oreiller ; il avait la bouche pâteuse et la langue sèche... Comment savait-elle ? Peu importait, au fond. Si elle disait que cela lui ferait du bien il ne demandait qu'à la croire ; et il but. Il en avait bien besoin. Ce fut une sensation étrange, comme s'il n'avait rien avalé depuis des lustres : comme s'il avait séché à l'intérieur, à l'image d'un arbre mort. Ensuite il reposa le verre sur la table, s'assit plus confortablement et regarda la nouvelle venue un peu plus en détail tandis qu'elle remplissait la feuille de soins fixée au pied du lit.
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