DERNIèRES GOUTTES... (2ème partie)
Quand tout le monde eût quitté le cimetière à la suite de Maggie Garland, à l'exception des employés toujours occupés à la fermeture de la tombe, Hunter se pencha et ramassa l'objet qu'avait jeté la jeune femme. C'était une feuille de papier roulée en boule ; il la déplia, et émit un petit sifflement.
« Mazette, dit-il en me tendant la feuille, c'est pour vous... »
Je pris le message, en fait une enveloppe cachetée et froissée ; mais je l'enfouis dans ma poche comme apparaissaient en face de nous, surgissant de derrière un obscur mausolée de granit, deux des individus aperçus pendant la cérémonie. Deux oiseaux noirs d'augure sinistre, aux chapeaux ruisselants sur leurs ailes imperméables... Ils nous regardèrent sous le nez pendant un moment ; j'avais l'impression qu'ils cherchaient à se rappeler, vainement, la dernière fois qu'ils nous avaient vus. Pour ma part, c'était la première, et je n'étais pas sûr de savoir si je devais m'en réjouir...
« Messieurs, dit le plus petit qui s'était avancé, je suis l'Inspecteur Bloome et voici Mr Kay - il désignait l'autre type derrière lui, un individu maussade qui semblait décidé à ne pas prendre part à la discussion. Excusez-moi, reprit-il, mais...nous nous connaissons, n'est-ce pas ?
_Je n'ai pas cet honneur, maugréai-je, sans aménité superflue.
_Je m'appelle Hunter, répondit mon compère après un regard en coin à mon intention ; et ce monsieur est un ami. Je suis détective privé, il se peut que nos activités se soient croisées quelquefois...
Ce disant, il présentait une attestation à l'inspecteur, qui ne lui accorda qu'un coup d'œil distrait avant de continuer :
_Je vois. Et vous êtes venus ici...pour une affaire ?
_Pas du tout ; notre présence à cet enterrement était d'ordre strictement privé.
Le policier ouvrit des yeux ronds ; quant à son compagnon, il semblait suprêmement s'ennuyer avec nous et sautillait sur place pour se réchauffer en regardant vers la grille du cimetière, là où Maggie venait d'ailleurs de disparaître.
_...d'ordre privé ?! Vous connaissiez cette dame ?
_C'est...c'était ma logeuse.
_Oh... Et cette histoire de cambriolage, vous y croyez ? J'avoue que tout cela me laisse un peu perplexe. Peut-être pourriez-vous éclairer un peu ma lanterne... »
Tandis qu'Hunter lui répondait franchement - après tout, nous n'avions rien à cacher - je m'éloignai les mains dans les poches, marchant à grands pas pensifs sur le funèbre gravier de l'allée du cimetière. Pas trace d'assassin à l'horizon ; peut-être ne nous avait-il pas vus. Ou bien... J'en venais à me demander si, en fin de compte, la mort de Ruth Garland n'était pas destinée à nous servir d'avertissement. C'était cruel, certes ; mais de la part de ces forbans je savais à présent par expérience qu'il fallait s'attendre à tout. Mon Dieu, pensai-je, faîtes qu'ils n'aillent pas s'en prendre à Maggie !
Pétri de craintes et les larmes au bord des yeux, je m'étais arrêté au bord de la tombe, que les ouvriers avaient rapidement fini de recouvrir de terre pour aller s'abriter. Tout à coup, comme retombant sur Terre, je reconnus à mes côtés la présence d'Hunter.
« Venez, mon ami, murmura-t-il en posant sa main sur mon épaule ; je crois que ces messieurs ont quelque chose à nous dire ».
Je le regardai sans comprendre ; derrière nous, les deux hommes en complet sombre attendaient, plantés comme des piquets sur l'allée de gravier, les mains dans les poches. Je sentis comme un obscur, un horrible pressentiment m'envahir à cette vue. La foudre tombant dans mon dos sur la tombe de Mrs Garland ne m'aurait pas tellement surpris alors ; mais l'orage s'était arrêté. Dan Hunter m'entraîna vers la sortie du cimetière. Les flics s'écartèrent pour nous livrer passage, puis nous suivirent à l'extérieur dans un silence de mort qui, pour le coup, n'avait vraiment plus rien à voir avec le respect dû à l'éternel repos des gisants...