L'AUTRE CôTé DE LA CAFETIèRE... (3ème partie)
Assise toute seule à une table du salon de thé, en face de chez Mr Rebbenkohl, Maggie Garland se morigénait. Avec beaucoup d'hypocrisie, certes, et elle souriait en même temps au souvenir de la tête horrifiée de sa tante. Mais tout de même, se faire exclure de la réunion ! D'autant qu'elle avait envie de savoir, finalement, où en était le commerce du café blanc ; ils étaient peu sur le coup, répartis dans les grandes villes américaines en petites cellules d'actionnaires qui se partageaient les bénéfices de cette astucieuse et ambitieuse importation. Bien sûr, ce n'était pas toujours facile : il y avait des détracteurs, soucieux de la légalité du produit ; il y avait des gens comme ce Dan Hunter, qui se démenaient pour démanteler ce réseau qui évoluait en dehors des sentiers classiques et se riait des taxes. De quoi se mêlaient-ils ? Dans quelques années, lorsque le café blanc aurait fait son trou, il serait bien temps d'établir des contrats officiels ; quant à savoir qui finançait l'importation actuelle et avec quelle contrepartie, Maggie s'en moquait éperdument. Le Cartel de la drogue au Nicaragua ? Peu importait ; il suffisait que chacun y trouve son compte. Après tout le café blanc, lui, ne tuait personne. Enfin, il y avait bien ceux qui avaient tenté d'enrayer la machine et s'en mordaient à présent les doigts, les pieds dans le béton ou dans le ventre des poissons ; mais ceux-là, ils l'avaient bien cherché. Ainsi le pitoyable informateur de Dan Hunter. Et pour le détective lui-même...
Maggie remua lentement son thé en faisant tinter la petite cuillère contre les parois de la tasse en porcelaine ; puis elle but une gorgée. Hunter avait eu de la chance ; mais l'avertissement n'avait apparemment pas suffi. Il avait même eu l'inconscience d'entraîner avec lui ce malheureux inconnu à qui il devait la vie. Ce...Gérald Horowitz, dont on ne savait pas grand-chose ; si ce n'est, songeait la jeune femme, que c'était un homme tout à fait charmant. Qui mériterait bien qu'on lui ouvre les yeux ; et, peut-être, d'être introduit en fin de compte dans le cercle fermé des actionnaires du café blanc - à condition qu'il se reprenne, et comprenne assez vite l'absurdité de sa position. La jeune femme en était là de ses réflexions, les yeux rêveurs et les lèvres entrouvertes laissant monter dans l'air froid de l'hiver, qui s'infiltrait dans l'établissement à chaque fois qu'on ouvrait la porte, la buée de son haleine parfumée, lorsque sa tante sortit de l'immeuble qui abritait les appartements de Mr Rebbenkohl.
"Hé bien, ma nièce, je ne te félicite pas. Il s'en est fallu de peu qu'on ne songe à t'exclure définitivement de notre petite association.
_Un thé, ma tante ? Je vais passer commande.
_Sans sucre pour moi, avec un nuage de lait. Tu en seras quitte pour le ridicule ; mais tu auras intérêt à te tenir à carreaux à partir d'aujourd'hui, ou tu peux faire une croix sur tes dividendes.
_Je ferais attention, ma tante : cela ne se reproduira plus. Hmm...et à part cela, quelles sont les nouvelles ?
_Mr Rebbenkohl songe à élargir le réseau de distribution pour augmenter notre volume d'affaires. Nous avons en vue plusieurs établissements qui pourraient avantageusement écouler notre marchandise ; je t'en reparlerai.
_Je vois...et...à propos d'Hunter et de son ami ?
Ruthie Garland fit mine d'ignorer l'anxiété visible dans la question de sa nièce ; probablement elle l'avait remarquée, et elle en jouait avec un plaisir sadique.
_Oui, répondit-elle négligemment, après avoir longuement goûté sa première gorgée de thé, et rajouté un peu de lait dans sa tasse, goutte à goutte, avec lenteur et minutie ; il paraît qu'ils ont eu...un accident.
Maggie pâlit soudain, la lèvre tremblante et le regard affolé :
_...et ?
Cruelle, la tante grignota un bout de gâteau, avala une gorgée et, enfin, daigna répondre :
_Un éboulement, je crois ; ou un glissement de terrain...l'un des deux n'a pas survécu ; l'autre est tombé aux mains de nos fournisseurs, et ils délibèrent actuellement sur son sort.
La nièce avait le visage décomposé, elle tremblait.
_Sait-on lequel a été...? Hunter ? Horowitz ?
_Non, Maggie, lâcha froidement Ruthie Garland ; je n'en ai pas la moindre idée..."
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