LE CAFé EST DANS LE LAC... (3ème partie - Suite)
Un trio de gardes sanglés dans des uniformes de gradés s'avançait dans le couloir à notre rencontre. Hunter et moi eûmes juste le réflexe de nous jeter en arrière, dans les deux sortes de niches qui encadraient symétriquement la porte. Deux pièges, en fin de compte : pour le moment elles nous couvraient, mais quand les trois officiers à l'air martial - pour ce que nous avions pu en voir - arriveraient à notre hauteur, elles nous trahiraient irrémédiablement. A moins que...je venais d'apercevoir une porte de fer qui s'entrebâillait derrière Hunter ; et la même se découpait dans mon dos sur le mur en ciment. Deux couloirs secondaires... Chacun de nous deux s'y précipita de son côté ; et les deux battants se rabattirent sans bruit tandis que les officiers atteignaient le seuil que nous venions de quitter.
Ayant poussé la porte métallique et constaté, fort heureusement, que cette partie du couloir était éclairée - et vide, je m'aperçus que je ne pouvais pas rouvrir le battant sans la clef, qui bien évidemment manquait. Un instant désorienté, je me résignai à emprunter ce nouveau corridor vers l'inconnu. Auparavant j'écoutai un moment, pour être sûr qu'Hunter avait comme moi réussi à échapper à la vigilance des gardes...
J'aboutis à un escalier qui montait en spirale ; n'ayant pas d'autre choix, je commençai à gravir les marches. Une vingtaine de degrés me menèrent à un premier pallier ; mais la porte était fermée à clef. Je poursuivis donc ma montée. Le Palier suivant, qui selon mes calculs correspondait au premier étage par rapport au niveau de la cour, semblait en tout point identique ; mais la porte en était entrouverte...
Je risquai un regard dans la pièce ; je me trouvais vraisemblablement dans le donjon. A ce niveau, le plancher était constitué d'une simple corniche d'une largeur d'environ deux mètres. Au centre, de l'autre côté d'une rambarde de fer, le vide ouvrait sur le sol dallé de l'étage inférieur - le rez-de-chaussée. Mais ce qui tout de suite me frappa quand je m'avançai, prudemment, c'est la présence de "cages", comme des cages à poules, recouvrant toute la surface des murs sur ces deux étages à l'exception des portes dans les coins et de profonds tunnels au niveau - je le compris bien vite - des fenêtres. A mon grand regret, elles étaient vides ; pas de plumes sur le sol, aucun indice permettant de se faire une idée de la nature des créatures qu'on pouvait y garder. Je supposai qu'il s'agissait de volatiles ; mais ç'aurait tout aussi bien pu être des reptiles ou n'importe quelles petites bêtes. Je n'entendis aucun cri ni piaillement par ailleurs, même si j'eus l'impression que toutes les cages de l'étage inférieur au mien n'étaient pas vides. Des mouvements étouffés, simplement, mais hors de vue et de toute façon trop loin pour que je puisse distinguer quoi que ce fût...
Comme l'accès aux étages supérieurs se faisait exclusivement par les escaliers en spirale aux quatre coins du bâtiment, et pour ne pas m'avancer trop à découvert, je battis en retraite et refermai la porte derrière moi. Puis je repris mon ascension des degrés tournants.
Le niveau du dessus était un laboratoire. Je m'en rendis compte avant même d'y arriver, par l'odeur étrange qui régnait dans la tourelle accueillant l'escalier, poussée jusqu'à moi par un léger courant d'air. A nouveau, le battant était entrebâillé, ce qui me permit de voir une pièce aux dimensions légèrement plus réduites que précédemment (à cause des murs en légère pente vers l'intérieur). Un bref coup d'oeil me révéla de vastes tables avec des lampes et des pots de terre où diverses jeunes plantes s'épanouissaient. Des caféiers, probablement. Autour gravitaient plusieurs personnes en blouses blanches : une, deux, trois...combien y avait-il de savants, déjà ? Je ne savais plus. Au moins quatre, sans doute ; car quand j'en eus dénombré trois, la porte qui me dissimulait remua sous l'action d'une main étrangère. Je bondis en réprimant un cri, et mon coeur s'arrêta de battre...et la porte fut fermée, sur une remarque tentée d'accent allemand sur ces "fichus courants d'air". Ouf...
Ce que je devais voir au troisième - et dernier - étage du château, j'hésite à le décrire ici tant cela dépasse l'imagination ; et l'horreur que j'en conçus me paraît de celles qui doivent être tues, pour toujours enfouies dans les profondeurs de l'oubli - si tant est qu'on puisse les oublier. Si j'avais pu savoir ce qui se déroulait à cet étage, si je m'étais seulement imaginé la scène atroce que j'allais y trouver, jamais je n'aurais pris ma respiration pour tirer cette maudite poignée. Jamais je n'aurais frémi de joie en constatant que le battant ne grinçait pas, et jamais je n'aurais écarquillé mes yeux, saisi par une vision qui, si elle semblait tout droit sortie d'un conte de fée, n'en portait pas moins les stigmates infernaux des plus innommables perversions... Cet homme - qu'il soit déchu de ce titre éternellement ! - qui était-il ? Et ces petites créatures qui l'entouraient ? Leurs ailes battant l'air dans un vrombissement que j'avais maintes fois entendu sans penser à lever la tête dans ces couloirs sombres... Leurs corps de jeunes femmes, mais si petits... Si disproportionnés en comparaison avec celui qui, au centre... Ah, comment pareille scène pouvait-elle seulement s'imaginer ?! Je reculai, couvrant mes yeux de mes deux mains sans pouvoir effacer cet immonde souvenir ; je retournai dans l'ombre de l'escalier, et, oubliant les marches, poussant un cri qui dut résonner dans chaque pierre de ce château monstrueusement imprégné de tous les vices envisageables, je tombai à la renverse...
...et me réveillai en sursaut. Essoufflé, moite et courbatu. Nous étions toujours dans la cuvette qui surplombait la route ; le feu était mort depuis longtemps déjà, et Hunter était assis bien droit de l'autre côté, me regardant avec curiosité dans les premières lueurs de l'aube.
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