DES REQUINS DANS LA FORêT NOIRE... (3ème partie)
Notre café bu, et plusieurs autres après (je dois bien le reconnaître), Miguelito déboula dans la salle avec ses pieds nus et du cambouis sur son visage souriant. Il annonça, en espagnol, que le radiateur de la camionnette était réparé. Dan Hunter s'extirpa avec regret du fauteuil qu'il s'était dégotté ; pour ma part j'étais resté debout, n'ayant cessé de tourner comme un lion en cage - au grand désespoir de mon ami. Ce dernier paya les cafés ; mais pour la note de réparations, il me désigna du pouce. «C'est votre bagnole, non ?», maugréa-t-il.Je fis mine de ne pas relever l'allusion, et payai son dû à Miguelito.
Dan possédait, entre autres, une photo de la maison, provenant de la fameuse enveloppe que j'avais été récupérer au nez et à la barbe de Jack-Erreur. On y voyait quatre jeunes hommes affichant des sourires austères, devant un grand bâtiment de bois ; sous chacun était écrit, au stylo, un nom. Le cliché datait de deux ans.
«C'est bien ici», me dit Hunter en me tendant les jumelles. L'exploitation agricole n'avait pas été trop difficile à trouver, en fin de compte. Un peu en retrait du village dont elle dépendait (je n'ose pas dire administrativement), elle avait jadis aussi servi d'école quand des missionnaires tenaient les lieux. Il va sans dire que les gosses de la région devaient se passer de cet enseignement depuis un moment...
Une grande clôture ceinturait la propriété, située dans une sorte de cuvette entourée d'une maigre végétation ; le champ s'étendait à l'arrière de la maison, mais nous ne pouvions le voir depuis notre poste d'observation. En revanche, la façade nous apparaissait en plein, dans toute sa splendeur déchue. Une grande façade de planches qui autrefois avaient dû être peintes ; le soleil et le manque d'entretien les avaient ternies et elles avaient pris une couleur gris terne que la photographie ne nous avait pas laisser supposer. L'ensemble n'était pas d'un grand style, d'ailleurs ; sur le côté sud, une vérabda jurait même horriblement. Une véranda...ou plutôt une serre, je m'en fis aussitôt la remarque. On ne voyait pas clairement à travers les vitres, d'ici, mais il me semble y apercevoir des plantes, non identifiables bien entendu à une telle distance. Je le signalai tout de même à Dan Hunter..
« C'est sans doute là qu'ils développent leurs plants, acquiesca-t-il ; mais...quelque chose me chiffonne.
_Quoi ?
_Vous voyez quelqu'un, vous ? De l'activité ? Non... Personne, pas même un garde faisant sa ronde...
_Ils se sentent peut-être trop en sécurité ici ?
_Vous n'y pensez pas ; ils travaillent avec le Cartel Nicaraguayen, je vous le rappelle. Ces gens-là aiment à s'entourer de types armés pour protéger leurs investissements...».
Dans les dix minutes, nous étions devant le portail rouillé de l'exploitation ; l'endroit avait de plus en plus l'air désert...
«On entre ?, proposa Hunter.
Je réfléchis un moment, pesant le pour et le contre. Si on nous surprenait...mais cela semblait peu probable, en fin de compte. Et puis, après tout, si nous avions fait le voyage jusqu'au coeur du Nicaragua...
_On entre».
La maison était complètement vide. Son exploration du rez-de-chaussée jusqu'au grenier ne nous révéla rien, pas le moindre indice, pas la plus petite trace du passage d'un Allemand. Les plants de la serre étaient desséchés, et comme ils ne portaient pas de fruits nous ne pouvions les distinguer de caféiers normaux.
« Ils se sont peut-être fichus de nous, murmura Hunter, couvert de poussière, en regardant par la fenêtre de l'office le champ en friche.
_Pas nécessairement, ne dramatisez pas. Ils sont partis, voilà tout.
-Vous croyez ?
_Je n'ai pas plus d'informations que vous, vous savez. Mais si ç'avait été un piège, ils en auraient sûrement profité pour nous éliminer ; or, je n'entends pas de crissements de pneus, pas de bruits de bottes qui...
_...arrêtez ! J'ai l'impression de les entendre, quand vous dîtes ça. Vous avez probablement raison, mais c'est frustrant».
Restait la cave ; je fis sauter la porte d'un grand coup de pied. Sauter, c'est le mot, car le bois rongé par les vers explosa littéralement dans un nuage de poussière et de débris digne d'un vent de sable dans le désert du Mexique. Toussant, éternuant, nous descendîmes l'escalier...
En bas se trouvait ce qui avait dû être une sorte d'atelier d'artiste. Partout, des croquis, des affiches avortées ou déchirées. L'une d'elle, à mes pieds, comportait une jeune fille aux joues roses, avec à la main une tasse fumante ; et la mention, en caractères à peine ébauchés : "Café Blanc du Nicaragua"...
« Hé bien, finalement vous aviez raison ; on dirait que nous sommes arrivés trop tard...»
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