"Bonsoir, répondis-je ; je m'appelle Gerald Horowitz...
-Enchanté, et surtout merci, sans vous j'étais...cuit ; enfin, vous voyez ce que je veux dire".
Comme il était évidemment trempé, je proposai de lui offrir un café, et nous partîmes vers le "Planet Orleans Coffee" que j'avais quitté peu avant. J'avais définitivement abandonné l'espoir de prendre mon avion, et à vrai dire je n'y pensais même plus.
Quand nous franchimes la porte à double battant, je vis tout de suite qu'il était un habitué des lieux ; sans se défaire de son manteau, il se dirigea tout droit vers le bar. Je l'y rejoignis après m'être (prudemment) débarassé de mon imperméable...
C'était une partie de l'établissement que je n'avais pas bien vue à mon premier passage ; assez sombre en vérité, elle recelait un certain nombre de curiosités que je pus cette fois examiner tout à loisir.
De chaque côté d'un immense miroir devant lequel se tenait une barmaid noire d'âge indéterminé, s'étendaient de vastes étagères couvertes de verres et de bouteilles multicolores. La lumière ne permettait pas d'en distinguer les étiquettes, et il fallait probablement connaître par coeur leur emplacement pour s'y retrouver. Le meuble lui-même, très imposant, fait de bois sombre sculpté, s'élevait jusqu'au plafond dans un déchaînement de figures animales et fantastiques entrelacées de lianes et de plantes imaginaires où luisaient parfois ce qui ressemblait à des crocs où à des yeux féroces, prêts à vous fondre dessus quand l'alcool aurait fait son oeuvre...
Mais le plus impressionnant, ce qui vous frappait dès l'arrivée, c'était le bar lui-même, qui eût à lui seul suffi à rendre ce lieu inimitable. Si le bas était apparemment de bois poli, cerclé de larges bandes de métal couleur bronze, le haut en revanche sortait de l'ordinaire : au-dessus des genoux des habitués assis sur les tabourets, il se composait de larges panneaux transparents soudés entre eux par d'épaisses lames de zinc. De cette sorte de bocal, large de 30 à 40 centimètres et long d'une dizaine de mètres, provenait la seule lumière de cette partie de la salle ; et là, en m'approchant, je vis, entre les lampes placées à intervalles réguliers...des caïmans. Des caïmans morts évidemment, et empaillés, disposés comme des trophées de chasse, en vis-à-vis ; quelques brins de fougères artificielles complétaient la décoration...
Mon compagnon sauvé des eaux interpella la serveuse noire :
"'soir Lucinda. Arrive un peu par ici, s'il-te-plaît...
-Bonsoir, Monsieur Hunter, articula-t-elle avec un fort accent du Sud ; je ne pensais pas vous revoir ici, quelqu'un est passé hier soir pour régler votre note. Paraît que vous auriez été descendu...
-Hé bien, on s'est trompé, manifestement ; mais on ne va pas s'en plaindre, hein ?, ricana-t-il en m'adressant un clin d'oeil.
-Je vous mets un café, comme d'habitude, Monsieur Hunter ?
-Oui Lucinda, un blanc-crème pour moi, et un autre pour ce gentleman qui m'accompagne, sans qui je pourrirais actuellement en compagnie des poissons de la rade".
La serveuse m'adressa un regard que je fus incapable d'interpréter ; un peu gêné, je vins m'asseoir sur le tabouret voisin de celui d'Hunter.
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